De l’Atlas de Jules Verne à l’atlas de Cyrille Coutansais.

Grand Prix Jules Verne 2017 décerné par l’Académie littéraire de Bretagne :

L’Empire des mers, Musée de la Marine/CNRS.

coutansais

Un atlas c’est ce que découvrent les colons de l’Ile mystérieuse dans le coffre que le capitaine Nemo leur a providentiellement jeté sur une plage. Parmi les instruments qui sont joints se trouve un sextant. Voilà qui permet à Cyrus Smith d’affiner le gisement de l’île Lincoln qu’il avait établi avec une belle approximation dans le chapitre XIV de la Première partie. Toutefois lorsque l’ingénieur est certain des coordonnées de l’île, longitude sud 150° 30’, latitude ouest 34° 57’, nous sommes page 300 ; mais le lecteur attentif les connaît déjà grâce à l’indiscrétion d’une imposition qui a glissé au mépris de tout suspens, une carte page 201, avec les dites coordonnées, carte dont l’original a été dessiné par le romancier qui aimait cet exercice.

ile mystérieuse

Elle ne se trouve pas sur l’atlas du coffre, mais l’île Tabor y figure elle. Elle est aussi fantastique et imaginaire que ces autres que nous trouvons dans d’autres récits : elle a tout de la tête d’un dragon, alors que l’île Chaiman a la forme d’un papillon, et la Nouvelle-Suisse offre le découpage d’une feuille. Il est d’ailleurs amusant d’apprendre que Verne a dû en échancrer le 24 mai 1901 la partie sud pour placer une baie des Tortues accessible en moins de temps qu’il ne le prévoyait sur la carte originale, coûteuse en marche, ce qui entrait en contradiction avec le texte.

Il faudrait aussi mentionner l’île en forme de X, qui sert d’escale à l’Albatros de Robur. Tant qu’à feuilleter l’atlas imaginaire de Verne, rappelons qu’il eut des prédécesseurs dont Gianni Guadalupi et Alberto Manguel ont dressé la liste dans leur Guide de Nulle Part et d’Ailleurs, et qu’il eut un sympathique successeur, Fred, le dessinateur de bande dessinée, qui a confié à son héros Philémon la découverte des lettres de l’Océan atlantique qui figurent bel et bien sur tous les atlas.

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N’oublions pas que Verne fait partie de ceux qui initient les français à la géographie parfois sur le mode ludique. Il devait appartenir au nombre de ceux qui appréciaient alors les cartes muettes des îles proposées aux lecteur dans les magazines illustrés, qui avait une semaine pour exercer leur perspicacité. N’a-t-il pas disposé les différents états des États-Unis en spirale pour pouvoir imaginer un gigantesque jeu de l’oie proposé par un excentrique milliardaire ?

Testament excentrique

 

La carte des États-Unis lui offrait d’ailleurs des particularités pittoresques : ainsi de la Floride, théâtre d’une décharge mémorable, et province choyée par plusieurs intrigues. De son vivant, cette carte était du reste en pleine évolution : lorsqu’il traversa l’Atlantique au printemps 1867, le bateau pilote qui devait remorquer le Great-Eastern permit aux passagers, privés de nouvelles depuis l’Europe, de recevoir la presse new-yorkaise. On y annonçait le rattachement de l’Alaska aux États-Unis. L’événement était exceptionnel, et le romancier ne manqua pas plus tard de tirer de ce changement de souveraineté, un coup de théâtre pour César Cascabel.

Ce voyage fut le plus long qu’il ait accompli. Contrairement à une légende il ne fut pas l’homme casanier qui arpentait les boulevards d’Amiens, mais il fut toujours dans le même temps « l’enfant amoureux de cartes et d’estampes » de Baudelaire. Toute documentation géographique était à l’évidence un stimulus pour son inspiration.

Quand il commence les Voyages extraordinaires, il a à sa disposition, l’atlas de l’allemand Stieler, déjà ancien, les volumes de Malte-Brun, plus récents, et l’Atlas sphéroïdal et universel de géographie de F.-A. Garnier, paru en 1862 chez la Veuve Renouard. Ce goût de la précision lui permit de devenir un vulgarisateur proportionnellement mieux rémunéré que le romancier sous contrat avec Hetzel. Les volumes qui constituent la Découverte de la terre sont, en effet, une histoire des explorations qui n’en ont pas terminé avec la conquête complète du globe dont les pôles ne seront atteints qu’au début du XXe siècle, elles remplissent en tout cas, surtout au XIXe siècle, les espaces blancs des terrae incognitae, elles font naître de nouvelles cartes.

Quant à la Géographie illustrée de la France, elle décline chaque département avec ses caractéristiques physiques, économiques, parfois historiques. Elle est encore d’une lecture enrichissante même si elle ne fait pas oublier le panache des grands chefs-d’œuvre verniens.

Elle est un peu l’ancêtre de votre ouvrage, même si elle est limitée à notre territoire national.

Le Grand Prix Jules Verne récompense rarement un géographe , alors que grand a été l’intérêt de l’écrivain nantais pour cette discipline. Aussi vous êtes particulièrement bienvenu dans un palmarès où l’on relève les noms de Théodore Monod, Jacques Lacarrière, Jean Malaurie ou Sylvie Brunel.

Directeur de recherches du Centre d’études stratégiques de la Marine, Cyrille Coutansais,  vous avez publié en 2012, une Géopolitique des Océans, l’année suivante, vous faisiez paraître l’Atlas des empires maritimes, et plus récemment vous avez dirigé La Terre est bleue. Atlas de la mer au XXIe siècle, où l’accent mis sur les câbles sous-marins qui quadrillent désormais la planète aurait enchanté Verne, car il suivait l’actualité technologique, et il se faisait l’écho des progrès enregistrées de son temps par l’extension des liaisons atlantiques ou méditerranéennes (ainsi pouvait-il, avoir des nouvelles de son frère Paul, officier de marine qui convoyait des troupes en Crimée). Quant aux ressources futures que recèlent nos océans, Cyrus Smith en était convaincu dans les propos qu’il tient à ses compagnons.  Mais notre sélection a son calendrier et nous avons retenu l’Empire des mers, Atlas historique de la France maritime, publié par le Musée national de la Marine et le CNRS.

Votre livre suit une perspective historique qui lui permet de maîtriser une information surabondante et de démêler les mailles d’un filet très serré. Politique, économie, savoirs faire, tout est imbriqué, bien que leur interdépendance ne crée pas nécessairement une avancée uniforme ou irrésistible Tour en entrant dans le détail qui retient l’attention vous savez dégager les grandes lignes de cette histoire maritime qui vogue de Philippe Auguste à Charles de Gaulle. On comprend mieux grâce aux cartes qui ponctuent judicieusement votre propos combien la présence des Plantagenêts fut néfaste à l’accès aux côtes atlantiques devenues une opportunité avec le rattachement de la Bretagne à la couronne.

La détermination n’est pas toujours partagée, le roi a des ambitions mais son ministre prêche la prudence ainsi de Henri IV, et de Sully ; mais l’inverse se produit également, avec Louis XIII et Richelieu. Vous n’êtes pas tendre pour Louis XIV qui a fait perdre à la flotte française sa suprématie en s’entêtant à guerroyer contre les Hollandais. Mais vous reconnaissez volontiers que les départs massifs des réformés aux quatre coins de l’Europe a créé un marché inespéré abondé par les navires venus de France.

C’est d’ailleurs l’une de vos remarques constantes que de constater que les entreprises aux buts affichés ne les atteignent guère mais génèrent des progrès collatéraux appelés, eux, au succès. Ainsi de la Compagnie des Indes, peu lucrative, mais qui a , de la part de Colbert, permis d’élaborer un plan cohérent d’infrastructures portuaires ou de liaisons avec l’intérieur, gérée par une administration nouvelle, et animée par des cadres formés dans des écoles spécialisée. Prélude à une époque faste qui au XVIIIe vit la flotte française devenir la deuxième du monde. Mais pour vous il n’y eut que les époques de Richelieu, de Louis-Philippe et de Napoléon III, qui furent glorieuses au regard de l’histoire. Louis-Philippe et Napoléon III deux souverains dont les frères Verne furent les exacts contemporains.

La lecture de votre ouvrage réserve au lecteur peu versé dans le domaine que vous dominez de pittoresques renseignements : merci à l’abstinence imposée longtemps par l’Eglise, sans elle les morues n’auraient pas fait le voyages des bancs de Terre-Neuve aux Echelles du Levant (dont vous rappelez que c’étaient les escales du Levant) ; retournons à l’ouest, la canne à sucre vient de Palestine, s’installe à Chypre, fait étape aux Açores pour finir dans les Caraïbes, où nous avions l’impression qu’il s’agissait d’une domestication de plants naturels. Merci de m’avoir expliqué pourquoi le club de football association de Niort s’appelle étrangement les Chamois niortais, survivance d’une activité de tannerie fournie par La Rochelle. A propos du siège de cette dernière ; vous rappelez à juste titre qu’il était aussi destiné à mettre un terme à la flibuste des protestants.

Le pouvoir est souvent impuissant à faire respecter les traités, il ferme les yeux sur les audaces des explorateurs qui prétendent chercher toujours le passage vers la Chine en remontant le Saint-Laurent. Les indélicatesses, le trafic sont tolérés : pas de thé en quantité suffisante dans les Îles britanniques s’il n’y avait pas eu de contrebande ! Fouquet, qui fut arrêté à quatre pas d’ici, hérite d’un empire commercial de son père, il n’a pas constitué sa fortune sur rien. Il s’était engagé à armer trente navires pour convoyer des barils d’huile d’éclairage, mais il préféra sous-traiter avec des hollandais qui lui fournissaient un produit moins cher, qu’il vendait au prix fort comme s’il avait armé la totalité de la flotte prévue par son contrat, alors qu’il se contentait de quelques unités. Les choses ont-elles vraiment changé ?

Les armements, les achats de marchandises n’auraient jamais pu se faire si des financiers étrangers n’étaient intervenus à Marseille, Rouen, Saint-Malo. Autre temps, mêmes mœurs économiques.

En tout cas, votre propos se glisse avec élégance entre de multiples illustrations. Les cartes guident le lecteur à chaque instant. Elles vont jusqu’à réveiller ses souvenirs littéraires. Ainsi la carte de la page 128 rappelle la reconquête des Iles Lérins au détriment des Espagnols en mai 1637 (le 15 mai exactement), or un poète baroque participait à cette expédition sur le navire amiral et commença son œuvre en mer. De qui s’agit-il ? de Saint-Amant, auteur du Passage de Gilbraltar, qui croisa au large du détroit le 17 juillet 1636.

La consultation des pages 180 et 188 montre qu’il n’y avait qu’un « idiot utile » pour déclarer pendant dix ans que le Canada ne représentait que « quelques arpents de neige ».

Il va sans dire que les illustrations, dont certaines sont issues de ces murs chers au Trafique triangulaire, sont également évocatrices : le transbordement des restes de Napoléon à bord de la Belle poule nous rappelle que Victor Hugo fut un témoin hors pair de la cérémonie parisienne qu’il décrit avec vivacité dans Choses vues.

Château des Ducs de Bretagne, 13 mai 2017.

 

Dumas à Angers

Alexandre Dumas effectue un premier voyage en mai 1829, il emprunte un pyroscaphe, ce qui nous vaut un poème sur la Loire qui paraît dans le numéro de juin de la revue Psyché , il est simplement de passage. Il a noté sur un carnet ce qu’il a vu du pyroscaphe : Montjean, Champtocé, Ingrandes, la tour d’Oudon et Champtoceaux. Il se rendait à Nantes pour retrouver Mélanie Waldor, et il poursuivit son chemin jusqu’à l’embouchure du fleuve, épisode raconté dans les Mémoires, mais fondu avec le second voyage  de 1830, le plus important pour nous, puisqu’il séjourne à Angers.

Début août, il est venu de Blois, dont il a visité le château. Il est passé près de celui de Montsoreau, dont le nom l’inspire seulement. Dans la Dame de Monsoreau, il ne tirera pas parti de ce lieu pas plus que de la Coutancière, qui lui fait face sur la rive droite, où fut réellement tendu le piège qui a permis l’assassinat de Bussy, l’épisode est dans le roman déplacé dans un hôtel parisien. Le voyageur s’est arrêté aux Ponts-de- Cé. Il est venu à pied à Angers.

Nous sommes aux lendemains des Journées de Juillet qui voit l’accession au trône de Louis-Philippe. Habile, Dumas est républicain, mais il reste proche de la Duchesse de Berry et de La Fayette.  Il force un peu la main de ce dernier pour obtenir une mission en Vendée ; le but de celle-ci est de savoir si la Vendée se soulèvera pour soutenir les Bourbons, la crainte du nouveau pouvoir n’est pas complètement infondée, puisqu’en 1832, la Duchesse de Berry tentera de réveiller les passions d’autrefois qui se consumeront en un feu de paille près de Clisson. Dumas racontera longuement cet épisode dans Les Louves de Machecoul, roman de 1858.

Pour l’heure, il descend à l’Hôtel du Faisan, où logera Hugo également, qui visite Angers 4 ans plus tard.  Ce bâtiment n’existe plus depuis les années 1970, il faisait l’angle de la rue de la Poissonnerie et de la rue Freslon. Il était donc proche de l’embarcadère de la Maine.

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Hôtel du Faisan

LES PAVIE

Mais dès son arrivée, Dumas fait savoir qu’il est Angers à ses amis Pavie. Le père, Louis, et les fils  jouent un rôle considérable dans la vie culturelle angevine alors, en tant qu’imprimeur et critiques ; depuis 1826, Victor, surtout dans le feuilleton littéraire des Affiches d’Angers ne cache pas sa sympathie pour Hugo et le romantisme en général. Victor est souvent à Paris, il fait la navette entre les deux cités, si bien que les nouvelles conceptions littéraires mettent peu de temps à se propager en province. Il a connu Dumas grâce à Hugo.  Il participe aux « batailles » qui accueillent les représentations des drames des deux écrivains. Certes, celle d’Hernani est dans toutes les mémoires, mais l’effervescence a commencé quelques mois plus tôt, avec une pièce de Dumas. Avec Henri III et sa cour et avec Christine exactement.

Plus tard, dans ses  Revenants,  de 1881, Victor Pavie, insistera sur cette visite où il servit de guide au grand écrivain. Les retrouvailles, selon lui, furent joyeuses :

Quelques semaines après l’arrivée au pays, je rentrais, un matin, dans la maison de mon père, rue Saint-Laud, quand j’apprends qu’un voyageur de Paris m’attend à l’hôtel du Faisan depuis une heure. J’y cours, monte à la chambre ; et qui trouvé-je dans son lit, le coude sur l’oreiller, un carnet à la main ?

– Mon escogriffe de mulâtre.

– Ah ! ah ! Bonjour mon petit. Embrassons-nous, mon vieux !

Jamais sous l’ombre de ses moustaches, ses deux rangées de dents blanches n’avaient plus splendidement ressorti. J’étais ravi.

– Hein ! n’est-ce pas que vous aviez rêvé d’Alexandre Dumas cette nuit ? Votre rêve est coupé.

– Non, d’honneur ! C’est maintenant que je rêve. J’ai beau me frotter les yeux… Est-ce bien vous ?

– Vous l’allez voir à déjeuner ce matin.

Bravo ! Habillez-vous !

 

Une fois prêt, Dumas suit son jeune ami en empruntant la rue du Petit-Prêtre aujourd’hui disparue. Ils dînent chez son père, Louis Pavie, rue Saint-Laud , sans doute dans cette partie de l’artère qui n’existe plus. Le repas se déroule dans « une franche gaîté ». Dumas ne manque pas de raconter à sa manière les journées de juillet.

Le déjeuner de famille fut assaisonné par mon père de cette franche gaieté, pleine

d’expansion et d’à-propos, […] Dumas, du premier coup, réussit près de lui : hâbleur, soit, -matamore et fanfaron, d’accord, mais sans pose, et sur un ton de bon diable à sauver sa jactance et à accréditer ses fictions. Le père, à son insu, reportait ailleurs sa pensée, et se dédommageait, près de cet improvisateur à toute bride, de la contrainte que les formules souveraines et la personnalité monumentale de la rue Notre-Dame-des-champs lui avaient imposé plus d’une fois.

Au cours de l’un de ces repas, Dumas aurait annoncé sa future paternité. Ce ne pouvait être Alexandre Dumas fils, comme le croit Pavie, il avait déjà six ans ! mais de l’enfant que portait Mélanie Waldor, l’une des maîtresses du moment de l’écrivain qu’ il devait rejoindre l’écrivain à Saint-Crespin-sur-Moine.

 Puis Victor Pavie accompagne son illustre ami les quelques jours qu’il passe au bord de la Maine. Le grand homme  a apporté une arme dans ses bagages, mais il lui manque un équipement de chasseur, Victor s’empresse :

 

— Et l’accoutrement que j’oubliais !

Je le menai au bas de la rue chez le fournisseurd ‘alors, brave homme d’un autre âge, arraché au silence de ses habitudes provinciales, par cette foudroyante invasion. Guêtres, ceinture, carnassière, il y trouva tout l’attirail de circonstance. Nous gagnâmes, par les prairies de la rive gauche de la Maine, les marais de la Baumette, d’où les bécassines partaient, se remisaient, se relevaient, mais à de si lointaines portées que le plomb sifflait dans l’air en pure perte. Quand, plus tard, je me divertis, avec tous les lecteurs de la Presse, au récit de la Chasse au Châtre, je me demandai si notre feuilletoniste n’aurait pas emprunté à ces mésaventures de la Baumette l’idée première d’une de ses plus ébouriffantes mystifications. Mais cette fois, de guerre lasse, et au lieu de poursuivre, comme eût fait le chasseur au châtre, nos stériles tentatives jusqu’à l’embouchure de la Loire (sic), nous revînmes sur nos pas, déçus et attristés, jusqu’au niveau de la Blancheraie.

 

Au cours de l’une de ces expéditions le long de la Maine, Dumas a également montré à son ami ses qualités de nageur.

Il me régala d’un spectacle à rendre les poissons jaloux. J’admirais cette souple et robuste musculature, assez rarement alliée […] avec les supériorités de l’intelligence et de la pensée.

LA CATHÉDRALE

Ce dernier n’aura pas eu de meilleur guide pour lui faire visiter les monuments de la ville.  Dans son article de janvier 1831, paru dans la Revue des Deux Mondes , « La Vendée après le 29 juillet », repris dans Mes Mémoires, qui paraissent dans la Presse en 1852, Dumas  se fait l’écho de ces promenades touristiques :

J’avais à voir un ami à Angers ; bon et brave jeune homme à la tête ardente et au cœur pur, qui a encore des années à croire à tout, puis qui finira comme les autres, mais seulement plus tard que les autres, par ne plus croire à rien. Excellent Victor P…. ! Il me montrait, avec une indignation toute d’art et de nationalité, des ouvriers qui, par l’ordre du préfet, et sous la direction d’un architecte du cru, convertissaient les mascarons de la cathédrale en consoles, de sorte que vous pourriez voir maintenant, à votre grande satisfaction, si vous n’aimez pas ces figures merveilleusement grimaçantes que le moyen âge clouait à ses cathédrales, un entablement roman soutenu par des consoles grecques dans le genre de celles de la Bourse ; autre merveille, qui, en sa qualité de monument moderne, est moitié grec, moitié romain, et n’a de français que ses tuyaux de poêle.

Il faut dire de plus qu’on grattait cette cathédrale, sans respect pour ce bruni qu’il avait fallu huit siècles pour étendre à sa surface ; cela lui donnait un air de pâleur maladive qu’ils appelaient de la jeunesse. Il faut vingt-cinq ans pour faire un homme ; un Suisse bon royaliste, tire dessus et le tue ; il faut six cents ans pour colorer un bâtiment, un architecte de bon goût arrive, et le gratte : pourquoi donc le Suisse ne tue-t-il pas l’architecte ?

 

LE CHÂTEAU

Si la visite de Saint-Maurice n’a pas laissé de trace dans l’œuvre de Dumas, il en va tout autrement du château.

 Nous descendîmes sur la promenade, je marchai devant le vieux château, bâtisse du dixième siècle, entourée de fossés, flanquée de douze tours massives ; on dirait l’ouvrage d’un peuple pour loger une armée. Ah ! Me dit mon ami, avec un soupir, ils vont l’abattre, il gêne la vue….

Je sautai dans une voiture qui passait, tant j’avais hâte de quitter ce repaire de démolisseurs. C’est pourtant dans cette ville que Béclard et David sont nés. Soit dit en passant pour épargner quelques malédictions.

Mais surtout la forteresse  est le cadre d’un long épisode dans la Dame de Monsoreau , qui paraît en 1845. Catherine de Médicis y vient pour persuader Anjou de renouer avec son frère Henri III. Au cours de son arrivée au Chapitre LXVII,  elle est humiliée avant de s’entretenir avec son fils couché : entretien dans la chambre de d’Anjou.

 

 Où l’on voit la reine mère entrer peu triomphalement dans la bonne ville d’Angers.

 L’heure même où M. de Monsoreau tombait sous l’épée de Saint-Luc, une grande fanfare de quatre trompettes retentissait aux portes d’Angers, fermées, comme on sait, avec le plus grand soin.

Les gardes, prévenus, levèrent un étendard, et répondirent par des symphonies semblables.

C’était Catherine de Médicis qui venait faire son entrée à Angers, avec une suite assez imposante.

On prévint aussitôt Bussy, qui se leva de son lit, et Bussy alla trouver le prince, qui se mit dans le sien.

Certes, les airs joués par les trompettes angevines étaient de fort beaux airs ; mais ils n’avaient pas la vertu de ceux qui firent tomber les murs de Jéricho ; les portes d’Angers ne s’ouvrirent pas.

Catherine se pencha hors de sa litière pour se montrer aux gardes avancées, espérant que la majesté d’un visage royal ferait plus d’effet que le son des trompettes. Les miliciens d’Angers virent la reine, la saluèrent même avec courtoisie, mais les portes demeurèrent fermées.

Catherine envoya un gentilhomme aux barrières. On fit force politesses à ce gentilhomme ; mais, comme il demandait l’entrée pour la reine mère, en insistant pour que Sa Majesté fût reçue avec honneur, on lui répondit qu’Angers, étant place de guerre, ne s’ouvrait pas sans quelques formalités indispensables.

Le gentilhomme revint très mortifié vers sa maîtresse, et Catherine laissa échapper alors dans toute l’amertume de sa réalité, dans toute la plénitude de son acception, ce mot que Louis XIV modifia plus tard selon les proportions qu’avait prises l’autorité royale :

— J’attends ! murmura-t-elle.

Et ses gentilshommes frémissaient à ses côtés.

Enfin Bussy, qui avait employé près d’une demi-heure à sermonner le duc et à lui forger cent raisons d’État, toutes plus péremptoires les unes que les autres, Bussy se décida. Il fit seller son cheval avec force caparaçons, choisit cinq gentilshommes des plus désagréables à la reine mère, et, se plaçant à leur tête, alla, d’un pas de recteur, au-devant de Sa Majesté.

Catherine commençait à se fatiguer, non pas d’attendre, mais de méditer des vengeances contre ceux qui lui jouaient ce tour.

Elle se rappelait le conte arabe dans lequel il est dit qu’un génie rebelle, prisonnier dans un vase de cuivre, promet d’enrichir quiconque le délivrerait dans les dix premiers siècles de sa captivité ; puis, furieux d’attendre, jure la mort de l’imprudent qui briserait le couvercle du vase.

Catherine en était là. Elle s’était promis d’abord de gracieuser les gentilshommes qui s’empresseraient de venir à sa rencontre. Ensuite elle fit vœu d’accabler de sa colère celui qui se présenterait le premier.

Bussy parut tout empanaché à la barrière, et regarda vaguement, comme un factionnaire nocturne qui écoute plutôt qu’il ne voit.

– Qui vive ? Cria-t-il.

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Par ailleurs on sait que le  Vicomte de Bragelonne, grand roman ligérien, paru en feuilleton dans le Siècle, en 1847, raconte l’arrestation de Fouquet par d’Artagnan. Le surintendant fut emprisonné dans le Château sous la surveillance de d’Artagnan, du 5 septembre eu 1er décembre 1661, étape simplement mentionnée par Dumas, qui, soit dit en passant, n’a pas manqué de rendre hommage au vin de la Coulée de Céran (sic), préférée au cidre par le mousquetaire lorsqu’il s’adresse à l’hôtelier de la Roche Bernard (II, chapitre LXVII).

 

LES ASSISES

Mais Pavie l’entraîne également à une audience de cour d’assises dont la session s’est ouverte le 3 août. Elle eut lieu au Présidial (près de la place Imbach, dont le portail est conservé dans le square de l’Hôpital Saint-Jean). On y juge un « Un pauvre diable de Vendéen » qui a les honneurs des Mémoires, au chapitre CLXVI.

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Ancien porche du Présidial

Du 3 au 10 août 1830, eut lieu en effet à Angers une session d’assises au cours de laquelle René Merlaud et sa compagne Thérèse Perret furent condamnés aux « travaux perpétuels » par arrêt de la cour du 12 août. L’accusation portait sur la fabrication et l’émission de fausses pièces de 75 centimes. Le détail des pièces à conviction est donné dans le registre des Affaires portées devant la Cour d’Assises. Le condamné était âgé de 36 ans, originaire de Montigné-sur-Moine dans les Mauges. Il vivait à Angers exerçant le métier de serrurier, sa compagne était couturière. Le registre ne comporte pas de date d’exécution de la sentence. Certaine des pièces à conviction, comme l’argent confisqué, furent restituées aux accusés le 1er octobre 1830, à l’exception du moule, détruit, et des pièces fausses qui furent remises au receveur de l’enregistrement. Ces renseignements accréditent donc l’épisode conté par Dumas dans Mes Mémoires, au chapitre CLXVI, à la faveur de sa mission en « Vendée », aux lendemains des Trois glorieuses. On pense qu’Alexandre Dumas assista à la condamnation. Mais, comme il fut sensible aux circonstances qui avaient d’ailleurs ému les angevins, il s’employa auprès d’Oudard et d’Appert, proches du nouveau pouvoir, pour obtenir la libération du « pauvre diable de Vendée ». L’argument qu’il développait était que le régime récemment mis en place aurait tout à gagner d’une mesure de clémence à l’égard de la Vendée qu’il était chargé d’étudier pour en éloigner les menaces. C’est cet homme, qui, au lendemain de son élargissement, lui aurait servi de guide dans les Mauges, lors de sa tournée d’inspection. Il le retrouva non loin de Trémentines, dans un chemin qui sépare le bois de Saint-Léger de la forêt de Saint-Lambert. Dumas avait d’ailleurs déjà reçu le surnom de « Monsieur tricolore ». Ce guide inattendu met donc en garde le chargé de mission sur les effets néfastes que pouvait produire l’uniforme neuf de son bienfaiteur. Il dut l’abandonner car à mesure qu’il s’avançait dans les Mauges, des cris favorables au monarque déchu l’accueillaient. La « protection » du faux monnayeur ne fut pas inutile à l’écrivain qui finit par atteindre La Jarrie, où s’était réfugiée Mélanie Waldor enceinte d’Alexandre. Il revêt cette fois un habit de chasseur pour se rendre à Clisson tout proche. Il se vengera de l’absence de gibier en imaginant d’heureuses scènes cynégétiques au début des Louves de Machecoul (1858), qui se déroulent dans une campagne toute proche.

BEAUREPAIRE

On connaît la statue de Nicolas Beaurepaire qui surplombe du pont de Verdun.

beaurepaire

Qui était-il ? C’était un militaire qui s’était engagé dans un régiment de carabiniers, régiment de cavalerie. Il effectua la Guerre de Sept ans en Allemagne, de retour de campagne il est en garnison à Saumur. Il devint capitaine à 46 ans. Mais ses liens avec l’Anjou sont matrimoniaux.  Il s’est marié à une angevine, fille d’un notable rural, qui est fermier général d’un domaine à Joué dans les Mauges, l’un de ses beaux-frères est consul à Angers. En 1791 on le trouve à la tête du Premier bataillon des volontaires du Maine et Loire, grâce à des  élections où sont majoritaires des jeunes bourgeois d’Angers.

En 92, c’est la guerre, le bataillon est envoyé à Verdun, garnison assiégée par les Prussiens, elle doit se rendre. Mais peu avant la signature de la reddition, Beaurepaire est retrouvé mort dans son logement de l’hôtel de ville. Comme le mystère plane sur cette fin, le suicide sera retenu. Le refus du déshonneur ayant conduit l’officier à cette extrémité.

Dumas , dont le  père fut un général des armées révolutionnaires, retient l’hypothèse officielle quand il rappelle cet épisode dans Mémoires d’un médecin , La Comtesse de Charny, écrit à Bruxelles (1852) :

Maintenant, comment les souverains alliés, dont la marche était marquée par étapes jusqu’à Paris, s’arrêtaient-ils tout à coup, après la prise de Longwy, après la reddition de Verdun ? 
Un spectre était debout entre eux et Paris : le spectre de Beaurepaire.
Beaurepaire, ancien officier de carabiniers, avait formé et commandé le bataillon de Maine-et-Loire. Au moment où l’on apprit que l’ennemi avait posé le pied sur le sol de la France, lui et ses hommes traversèrent la France au pas de course, de l’ouest à l’est.
Ils rencontrèrent sur leur route un député patriote qui retournait dans le pays.
– Que dirai-je de votre part à vos familles ? demanda le député.
– Que nous sommes morts ! répondit une voix.
Nul Spartiate marchant aux Thermopyles ne fit une plus sublime réponse.
L’ennemi arriva devant Verdun, comme nous l’avons dit. C’était le 30 août 1792 ; le 31, la ville était sommée de se rendre.
Beaurepaire et ses hommes, appuyés par Marceau, voulaient combattre jusqu’à la mort.
Le conseil de défense, composé des membres de la municipalité et des principaux habitants de la ville qu’ils s’étaient adjoints, lui ordonna de se rendre.
Beaurepaire sourit dédaigneusement.
– J’ai fait le serment de mourir plutôt que de me rendre, dit-il. Survivez à votre honte
et à votre déshonneur, si vous le voulez ; moi, je reste fidèle à mon serment. Voici mon dernier mot : Je meurs. 
Et il se brûla la cervelle. 

Puis l’épisode sera développé, dans Le Docteur mystérieux, au Chapitre XXII, intitulé « Beaurepaire », roman paru en 1875.

 

En somme, Alexandre Dumas a tissé pas mal de liens avec Angers, dont on trouve l’écho dans plusieurs de ses œuvres.

 

 

Documentation :

Gérard Lesage, Dans les pas de Nicolas Beaurepaire, Editions du Petit-Pavé.

Christian Robin, La Loire romantique, Editions du Petit-Pavé.

Claude Schopp, Dictionnaire Dumas, CNRS.

Guy Trigalot, Un romantique en Anjou : Victor Pavie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Loire romantique, Editions du Petit-Pavé

Longtemps au XIXe siècle, la Loire est un axe de communication inévitable pour se rendre dans l’Ouest de la France ou en revenir. Même lorsqu’elle n’est plus devenue navigable, elle accompagne d’Orléans à la côte, le voyageur qui emprunte le chemin de fer. Pour diverses raisons les plus grands romantiques l’ont empruntée ou longée. Elle les inspire de différentes façons, certains y jettent un regard peu attentif comme Hugo ou George Sand, pressés par le désir d’arriver, mais quand Stendhal l’emprunte il voit dans cette navigation une merveilleuse occasion de reportage. Que Michelet en remonte le cours, il remonte en même temps le fleuve de l’Histoire. Les romanciers n’ont pas manqué de choisir la Vallée pour cadre de leurs intrigues ; qu’il s’agisse du grand Dumas ou plus modestement de Verne. Mais il faut avouer que Balzac, né sur les rives ligériennes, est le grand poète du fleuve de cette époque romantique.

En tout cas, une chose demeure, l’admiration que nous portons désormais aux sites de la Vallée de la Loire et à l’histoire qui y prit place est directement issue de ces pionniers du tourisme contemporain.

Nicolas FOUCQUET protecteur des Lettres.

Il y a quatre cents ans naissait Nicolas Foucquet. Il fut arrêté à Nantes par d’Artagnan en septembre 1661. Lors de sa Surintendance des Finances il fut grand protecteur des écrivains.

Nicolas Foucquet protégea les arts en général, et la littérature tout particulièrement. Il n’eut aucun mal à le faire car il était aussi un « héritier » qui n’eut qu’à bénéficier de la fortune et de la culture de son père François, maître des requêtes, habitué des allées du pouvoir depuis Richelieu. Il hérita notamment une biblitothèque somptueuse de 17.000 volumes qu’il eut à cœur d’étoffer pour atteindre les 20.000. Le Père Deschampsneufs était chargé de cette biblitothèque que le futur surintendant entendait mettre à la disposition des savants de son temps. Ce jésuite était préfet du collège de Clermont où Nicolas effectua ses humanités. La pédagogie y était très novatrice pour son temps, on y pratiquait une rhétorique active, le théâtre y était cultivé, le culte de l’Antiquité indiscuté, avec pour auteurs vénérés Homère, Horace, Virgile, appris par cœur. Certes le vers latin y fleurissait, composé par les élèves et les bons pères, dont la verve frisait l’incontinence dès qu’il s’agissait de célébrer le moindre événement, ou de remercier un protecteur. Foucquet fut du nombre et eut à lire quelques hexamètres dactyliques sur le rétablissement de sa santé, l’union heureuse de l’un de ses enfants etc. Il ne fut pas ingrat pour ses maîtres qu’il dota d’une biblitohèque de 20.000 ouvrages et d’une pension de 1.000 livres pour l’entretenir. Foucquet offre à cet égard, mutatis mutandis, le profil d’un mécène apéricain qui tient à montrer son intérêt pour la « vraie culture ». Carrière et fortune vont de pair en dépit des envieux. Celle de Foucquet est bien connue et repose sur des évidents cumuls que le monde actuel commence timidement à réprouver ( il était parlemantaire, procureur, détenteurs de plusieurs charges). Il était au centre de réseaux qui reposaient sur des solidarités où la littérature (au sens large) avait sa part.

A y regarder de plus près, sa présence active dans le monde des lettres est de courte durée, elle ne dure vraiment que cinq ans, à peine plus, disons de 1653 à 1661. Elle se manifeste dans le cercle des salons alors très prisé. Comme celui de sa seconde femme n’est pas très fréquenté, il fut l’habitué de trois autres. Il est proche de Mme du Plessis-Guénégaud, où l’on cultive des sympathies jansénistes, et où l’on peut voir Mme de La Fayette et La Rochefoucauld qui reçut 10.000 livres du surintendant. Il faut compter aussi avec le salon de Madame du Plessis-Bellière avec laquelle il avait des liens de confiance très forts. On a soupconné qu’elle jouait auprès de lui le rôle d’entremetteuse, elle était surtout l’intermédiaire discrète qui permettait à Foucquet de pourvoir aux soins accordés à une fille naturelle. Dans ce milieu, on aime s’appeler par des pseudonymes qui fleurent l’Antiquité. La mode en est alors très fréquente, si l’on songe aux noms des personnages de Molière, aux portraits de La Bruyère, ou …aux cas de conscience du Père Pontas. On adore les chansons, les jeux littéraires, les énigmes. Le perroquet de la marquise vient-il à mourir ? 25 sonnets déplorent cette catastrophe. Le premier est signé Foucquet et s’ impose comme bouts-rimés pour les suivants :

Plutôt le procureur maudira la chicane,

Le joueur d epiquet voudra se voir capot,

Le buveur altéré s’éloignera du pot

Et tout le Parlement jugera sans soutane ;

On verra Saint-Amant devenir diaphane

Le goutteux tout tout perclus hantera le tripot,

Mme de Rohan quittera son Chabot

Et d’ouïr le sermon sera chose profane.

Un barbier pour raser ira sans coquemar,

Le clocher de Saint-Paul sera sans jacquemar,

L’évêque grenoblois fera couper sa barbe,

Que d’oublier jamais ton funeste débris

Aimable perroquet : j’en jure Sainte-Barbe,

Ton portrait à jamais ornera mon lambris.

Ils seront recueillis dans le troisième des volumes du fameux Recueil de Sercy, en 1656. De telles niaiseries provoqueront la réaction de La Bruyère qui fustige à juste titre les livres inutiles dans le portrait de Dioscore ( Chapitre XV, De la Chaire). Mais l’édition d’aujourd’hui est-elle à l’abri de telles facilités ?

Le troisième salon que connut Foucquet est celui de Mlle Scudéry qui est certainement plus connu que les deux précédents. Y règne Sapho, pseudonyme de Madeleine de Scudéry qui fait paraître son roman Clélie, précisément durant les années 1654-1660. Dans cette œuvre où se trouve la fameuse Carte du Tendre, Fouquet est dépeint sous le pseudonyme de Cléonime, et Vaux-le-Vicomte, transformé en Valterre, s’y trouve également évoqué dans le dernier volume (Tome X, en fait Livre III, chapitre V).

C’est l’époque des récits à clefs, dont use Bussy-Rabutin dans l’Histoire amoureuse des Gaules, lui aussi habitué des « Samedis » de Mlle de Scudéry.

Ce milieu était « galant », entendons raffiné, modérement libertin, il était habité par une liberté qui permettait à l’Abbé de Boisrobert de quitter une alcôve pour endosser des habits sacerdotaux dans une sacristie, et à Madame de Sévigné de se laisser à des flirts poussés jusqu’à l’imprudence qui la rendirent très inquiète lors de la fouille des papiers personnels de son ami après son arrestation.

Ce salon était le centre de gravité des intérêts littéraires du Surintendant : il y rencontre l’ami de Sapho, Paul Pellisson, académicien depuis 1653. Doté d’une solide formation d’humaniste, partisan d’un classicisme avenant, il disposait d’une charge comme Secrétaire du Roi. Foucquet se l’attache en 1657, pour en faire son secrétaire chargé de recruter des écrivains. Tous n’ont pas laissé un nom impérissable. Leur Muse a été intarrissable pour assaillir Pellisson de requêtes, couvrir leur mécènes de vœux divers, La Fontaine n’est pas le dernier à se plier à ce genre d’obligation (qui existe toujours, mais sous d’autres formes). Ainsi Scarron profite de l’édition de la Seconde partie du Roman comique pour la dédier à Mme Foucquet et à travers elle à celui qu’il appelait le « patron ». Vers les années 1660, le rôle du Surintendant dans le gouvernement était tel que Pellisson était devenu une sorte de secrétaire d’état chargé des Beaux-Arts. Cette implication dans la politique de l’heure est d’autant plus marquée que Foucquet avait d’autres moyens pour contrôler les « ouvrages de l’esprit » .

Son frère l’Abbé Foucquet qui servait d’espion à Mazarin ne s’acharnait pas seulement sur le Cardinal de Retz, il avait la haute main sur la « librairie », en somme il accordait ou non l’autorisation d’imprimer un manuscrit soumis à « l’examen ».

Ce qui tenait lieu de presse n’avait pas laissé insensible le Surintendant, aussi s’était-il assuré le concours de Jean Loret, fondateur de La Muze historique en 1650, meilleure exemple de ces gazettes rimées destinées aux gens du monde. Loret qui composa un sonnet sur les bouts-rimés initiés par Foucquet reçut 200 écus pour se montrer compréhensif à l’égard de Mazarin et de son mécène. Son hebdomaire se fit l’écho de la Fête de Vaux qui devait précipiter la chute du Surintendant, grâce à lui on apprend aussi que Louis XIX était déjà venu à Vaux l’année précédente au retour de Saint-Jean-de-Luz.

Par ailleurs Nicolas Foucquet, formé qu’il avait été par les jésuites, nourrissait pour le théâtre un intérêt certain. Son mécénat s’exerce alors que la tragédie retrouve des couleurs. Il remarque Quinault, et dote Corneille, en janvier 1659, de 2.000 livres pour avoir écrit Oedipe. Pellisson s’était chargé d’intégrer le tragique au cercle de son maître un an auparavant.

Molière fut reçu « en visite » chez Mme Foucquet, à Vaux également, où il monta, le 24 juin 1661, L’Ecole des maris, il joua de surcroît à cette occasion le rôle de Sganarelle. Le 17 août de la même année, Molière donnait les Fâcheux pour les Fêtes de Vaux. La pièce n’eut pas à pâtir de la disgrâce de Foucquet, elle connut un tel succès à Paris de novembre 1661 à janvier 1662 qu’elle dépassa celui des Précieuses ridicules.

Le plus grand nom associé au Surintendant est évidemment celui de La Fontaine. Lors de la Fête du 17 août il fait figure de poète officiel de cette cour princière. Il fait un compte rendu des festivités dans une lettre à son ami Maucroix du 22 août. Ce n’est pas encore le poète des Fables, mais son talent est reconnu par les amateurs, les critiques de l’heure. Certes, ils ne sont pas nombreux, mais leur avis suffit à créer une renommée. Pellisson appartient à cette catégorie et ne prend pas beaucoup de risques en présentant La Fontaine à son maître en 1658. Il confie à Nicolas Jarry, qui avait déjà orné La Guirlande de Julie, le soin de calligraphier le manuscrit d‘Adonis.

Adonis est le premier grand chef-d’oeuvre de La Fontaine. Il appartient à une veine héroïque où domine une mythologie galante. Les vers de ce poème sont somptueux et faisaient à juste titre l’admiration de Valéry. En 1859, Foucquet demande à La Fontaine de décrire Vaux et ses jardins. La mode est à ces descriptions de châteaux et de leurs jardins, Desmarets de Saint-Sorlin l’a fait en 1653 pour le château de Richelieu en Touraine, Molière composera en 1669 la Gloire du Val-de- Grâce cher à Anne d’Autriche. La Fontaine imagine un Songe de Vaux sur le modèle du Songe de Poliphile de Francesco Colonna, où des allégories dans un parc somptueux défendent tour à tour leur art particulier mais pour mieux collaborer à l’harmonie de l’ensemble. Il n’eut pas le temps d’achever son œuvre qu’il fit paraître en pièces détachées, sans doute par mesure de prudence. En tout cas, Adonis et le Songe de Vaux sont les deux grandes œuvres attachées à la protection de Foucquet stoppée en septembre 1661.

Le clan des adversaires du prisonnier applaudit : Chapelain, Furetière, Cotin, Gilles Boileau, Boileau lui-même  : « Jamais Surintendant ne trouva de cruelle » (Satire I). Mais ce dernier changea rapidement d’avis.

Les amis restent fidèles. Même s’ils sont atteints durement. Comme Pellisson qui fut incarcéré jusqu’en 1663. L’inquiétude conduit Saint-Evremond sur le chemin de l’exil, La Fontaine lui-même s ‘éloigne et passe quelques mois en Limousin. Mme de Sévigné est épargnée malgré une correspondance compromettante, elle croira même en 1667 que le retour de Fouquet était possible. La pension de Loret est supprimée par Colbert, mais il reçoit 1.500 livres des mains de la Marquise du Plessis-Bellière qui dispose des fonds secrets du Surintendant.

La Rochefoucauld n’est pas inquiété, mais il est duc. Quant au clan janséniste, il reste étonnemmant fidèle malgré les positions prises à son encontre par Foucquet au Parlement.

Foucquet est un météore dans le ciel des Lettres du XVIIe siècle, car il n’a guère eu le temps d’exercer un mécénat qui se serait installé dans le temps, mais il est indiscutable qu’il a mis sa fortune à leur service. Il ne manquait pas de goût, formé qu’il avait été aux humanités. Ne fréquentait-il pas de grands écrivains et n’est-ce pas lui qui contribua à l’apparition de La Fontaine ?

Grand Prix Jules Verne 2009 : Claude Schopp

 Le Salut de l’Empire, Phébus.

En 1985, Claude Schopp publie une biographie d’Alexandre Dumas qui fait désormais autorité.
En 1989, notre invité établit en compagnie de Dominique Frémy, un QUID D’ALEXANDRE DUMAS, pour les éditions Robert Laffont. Travail remarquable pour son érudition et sa clarté.
En 2002, notre lauréat est consultant pour la télévision, lorsqu’Yves Lecocq commente l’entrée des cendres du Grand homme au Panthéon.
Autant dire que nous avons aujourd’hui l’un des très grands spécialistes du père des Trois mousquetaires. La familiarité qu’il a acquise avec l’écrivain lui a d’ailleurs permis du reste de procéder à une découverte de taille.
En 2005, grâce à son flair et sa ténacité de chercheur, Claude Schopp a déniché un feuilleton de son écrivain favori sorti en 1869 dans le Moniteur universel, qui n’a pas été édité en volume. C’est le premier tome des aventures d’Hector de Sainte Hermine qui rencontre un très gros succès de librairie.
Puis l’aventure se poursuit, pour le critique comme pour Hector de Sainte-Hermine.
Colligeant des documents dans un fonds, Claude Schopp découvre une lettre que Dumas a adressée au directeur du Moniteur universel de Paul Dalloz. L’écrivain a prévu la suite des aventures de Sainte-Hermine, il en détaille même les péripéties. Une bibliothèque conserverait-elle ce manuscrit tardif ? Réponse ? oui et non.
Claude Schopp qui connaît aussi très bien les fonds internationaux découvre les trois premiers chapitres du Destin de l’Empire à Prague.
Puis, alerté par cette découverte, un marchand d’autographes, Thierry Bodin, a l’élégance d’offrir à notre chercheur les trois derniers chapitres du livre.
A ce stade, Claude Schopp possède le début, la fin et le plan de la partie intermédiaire. Que faire ?
Eh bien continuer ce qu’il avait entrepris l’espace de deux chapitres dans le premier volume, se substituer à son idole, le pasticher, devenir son dernier « nègre ».
Sa connaissance de l’auteur est telle qu’il n’a pas eu besoin d’ acquérir un bon guéridon pour compléter les parties manquantes, comme l’avait fait Victor Hugo pour achever des œuvres inachevées de Shakespeare. Il connaît tout de Dumas et peut d’une certaine façon le remplacer à l’improviste.
Ainsi il s’astreint à respecter la longueur habituelle des chapitres, use des sources dont l’écrivain se servait lui-même, réemploie des pages écrites dans des œuvres antérieures, et surtout calque le style du romancier si reconnaissable à la conduite des dialogues, à l’introduction d’un protagoniste dont est maintenu un certain temps l’anonymat .
Et c’est ainsi que Le Salut de l’Empire est tout autant l’œuvre de notre lauréat que celle de son idole. L’heureuse formule «Dumas  en société avec Claude Schopp » qui apparaît sur la couverture est donc parfaitement justifiée. Pour ne pas parler de son honnêteté, si peu pratiqué par ces écrivains d’aujourd’hui, qui ne trouvent pas le temps de lire l’ouvrage dont ils sont l’auteur aux yeux des médias.
Cette mention semble avoir quelque peu intrigué sinon choqué quelques critiques, à la culture fort courte. Trop prisonniers d’une conception moderne de la création littéraire qui doit , selon eux, nécessairement être originale, ils ne savent comment en user avec ce qui relève du pastiche. Comme si la tradition classique n’avait pas fait de l’imitation une exigence. Molière reprenait des situations cent fois imaginées. La Fontaine clamait que son « imitation n’était point un esclavage », entendons qu’elle était pour lui l’expression d’une totale liberté. Encore attaché à la tradition classique, malgré ce qu’il a pu dire, le XIXe siècle n’a pas hésité à cultiver la collaboration dans l’élaboration d’une œuvre. Dumas a fait appel à plusieurs nègres, c’est bien connu. Mais Verne lui-même a réécrit plusieurs titres de Paschal Grousset. Parfois cette complémentarité ne dépassait pas le cercle familial, Gautier fils prêtait main forte à Gautier père, les derniers Jules Verne sont autant l’œuvre de Michel Verne que de son père. Il suffit par exemple de comparer les cinquante dernières pages que le romancier des Voyages extraordinaires a écrites d’une main tremblante, la vue faible, avec le volumineux roman qu’en a tiré Michel pour se convaincre que l’Etonnante aventure de la Mission Barsac est bien le produit d’une collaboration. Fidèle aux mœurs littéraires du XIXe siècle, Claude Schopp a donc continué cette tradition pour notre plus grand plaisir, en tant que fils spirituel de Dumas.
Jules Verne l’a été aussi à sa manière. Désireux de percer dans le monde des lettres l’étudiant nantais a tôt fait de fréquenter le fondateur du Théâtre historique. C’est le Chevalier Casimir d’Arpentigny, un chiromancien, et Alexandre Dumas fils qui, dit-on, l’introduisirent auprès du maître de Montecristo, la fabuleuse résidence de Saint-Germain en Laye, où le dramaturge en herbe lisait volontiers ses dernières productions. Les liens furent assez forts pour que l’homme de lettres naissant ait été admis avec d’autres personnalités dans la loge du maître lors une représentation de la Jeunesse des mousquetaires en 1849. L’année suivante, Verne eut la joie de voir représenter l’une de ses premières pièces, Les Pailles rompues, c’était le 12 juin 1850. Mais la salle fit faillite peu après, remplacée par le Théâtre lyrique, toujours boulevard du Temple, où Jules Verne sera secrétaire de 1852 à 1854, sans doute grâce à Dumas, qui connaissait les Seveste (Edmond puis Jules).
C’est ce dernier aussi qui souffla, dit-on, au jeune nantais l’idée d’écrire « un roman de la science », lui qui avec Balsamo, n’avait pas craint de camper un homme de science. Quoi qu’il en soit, l’auteur des Voyages extraordinaires à partir de la rencontre avec Hetzel retint la suggestion, lui qui avait volontiers cultivé la nouvelle historique jusque là : qu’il s’agisse des Premiers navires de la marine mexicaine, de Forceurs de blocus, du Siège de Rome, ou du Comte de Chanteleine, veine qu’il n’abandonnera pas tout à fait. En tout cas, Verne, qui avait en aversion les Préfaces, n’hésita pas à célébrer l’auteur du Comte de Monte-Cristo, dans l’un des rares avant textes qu’il ait écrits, j’évoque ici Mathias Sandorf qui se déroule en Méditerranée, la mer préférée de Dumas évoquée présisément dans le Salut de l’Empire.
C’est là que nous retrouvons Sainte-Hermine dans ce volume qui achève une fresque commencée avec les Compagnons de Jéhu, poursuivi avec les Blancs et les Bleus, et avec le Chevalier de Sainte Hermine.
Ce dernier est désormais au service de l’Empereur, qui lui vole bien souvent la vedette dans la narration. Il se trouve à Naples que vient de quitter Murat, pour laisser la place à Joseph Bonaparte. Naples et son théâtre San Carlo où sera située une partie de l’intrigue du Château des Carpathes ; il s’illustre dans la prise de Capri, doit rejoindre les troupes napoléoniennes dans le nord de l’Italie, se trouve à Vienne, en même temps que l’Empereur qui le charge de mission en Inde où l’Empereur n’a pas abandonné son rêve d’imiter Alexandre (voilà qui nous rappelle la Maison à vapeur, pour l’évocation des paysages et des mœurs, ainsi de l’immolation des veuves sur le bûcher de leur mari à laquelle échappe Aouda, et l’infortunée du roman de Dumas-Schopp), il n’a que le temps de rejoindre la colonne qui a abandonné Moscou au cours du désastre que l’on sait. Lors de la première restauration, il tente en vain de revenir en grâce auprès de Louis XVIII car il a tué un maître chanteur qui voulait révéler ses actes de brigandage. Il fuit, grâce à la protection de Fouché, et participe au retour de l’Ile d’Elbe et aux Cents jours, spectateur impuissant, comme Fabrice, de Waterloo. Mais il n’échappe pas à la justice militaire lors de la seconde restauration qui le condamne à mort. Il échappe miraculeusement, il va sans dire, à l’exécution pour vivre des jours heureux aux Etats-Unis.
Il va sans dire que ces pérégrinations nous rapprochent du grand thème du voyage, où s’est illustré le romancier né à Nantes. Hector  le pratique avec une philosophie que ne démentirait aucun des mille personnages des Voyages extraordinaires.
« Voyager c’est vivre dans toute la plénitude » s’écrie-t-il au prestigieux spectacle de la baie de Naples, en respirant à pleine poitrine.
Et quand il affirme plus tard qu’il n’est pas de
« meilleure façon que d’apprendre l’histoire que là où elle s’est déroulée », il partage à l’évidence les préoccupations pédagogiques qui étaient celles de l’équipe dirigée par Pierre-Jules Hetzel.
Cet air de parenté aurait pu à lui seul justifier le choix de notre compagnie. Car les liens qu’entretenait Verne à l’égard de Dumas étaient un peu ceux d’un fils spirituel.
Alexandre Dumas fils le relève d’ailleurs volontiers dans la lettre que l’auteur de Mathias Sandorf a citée après sa dédicace :
« Personne n’eût été plus charmé que l’auteur de Monte-Cristo par la lecture de vos fantaisie lumineuse, originales, entraînantes. Il y a entre vous et lui une parenté littéraire si évidente que, littérairement parlant, vous êtes plus son fils que moi . »

Votre livre, si inattendu, apporte la preuve que de tels liens n’ont cure du temps. L’érudition, si mal perçue aujourd’hui, si mal récompensée, est bien la plus belle des formes d’admiration quand, bien comprise, elle en vient, comme chez vous, à cette forme d’heureuse invention. Dumas, dont la fécondité dans tous les domaines est célèbre, a trouvé avec vous un descendant légitime qui retrace comme personne la vie de l’époque de Verne.

Christian ROBIN

Qu’en termes « charmants » ces choses-là sont « dites » !

La citation est inexacte, Philinte pour complimenter Oronte dans Le Misanthrope dit :

Ah ! qu’en termes galants ces choses-là sont mises (Acte I, scène 2, vers 314)

Car le sens de « galants » ici est « raffinés », il s’agit d’un sonnet mondain qui use de terme convenus bien venus en société, Philinte accorde que ce sonnet convient bien aux auditeurs qui fréquentent le salon ou se « produit » Oronte. Il

Le style galant est évidemment indissociable d’une vie en société policée et choisie, Mozart en est le représentant le plus illustre en ce qui concerne la musique. Il est une incarnation du raffinement.

Dans la fable le Renard et les raisins, La Fontaine use aussi du mot « galant » pour désigner le renard, rien qui n’ait trait ici aux relations entre homme et femme, tout comme dans la citation précédente. Un galant est un esprit retors qui invente toutes sortes de ruses pour parvenir ses fins – il est vrai que les amoureux n’en sont pas dénués-. Il est donc ici fait allusion à la ruse légendaire du renard qui n’a pas pu aboutir, et qui préfère adopter la voie de la psychologie.

50 e numéro des Cahiers de l’Académie de Bretagne et des Pays de la Loire

En 1964, L’Académie de Bretagne lançait un Cahier au titre tout simple « Nouvelles et Essais », puis au cours de ces cinquante dernières années s’est fréquemment imposé un thème propre à susciter l’inspiration des membres de notre compagnie, comme Démons et Merveilles, Crimes et Passions, A Table ! Les titres qui nous plongent dans le terroir ne manquent pas, ni ceux qui évoquent avec précision et avec passion l’histoire de notre région : Nantes et le Pays de la Mée, par exemple ; de 1983 à 1999, le nom de la ville ou l’adjectif qui la désigne n’ont disparu qu’une seule fois sur les 17 possibilités offertes. Depuis l’année 2000, le retour sur un passé éminent est souvent mis à contribution : en 2001, il convenait de rappeler que l’Académie avait cinquante ans d’existence, puis les disparitions successives de Louis Poirier, d’Armel de Wismes, de Robert de Goulaine, tous trois nantais d’exception, nous ont fourni tout naturellement un sujet de réflexion,  et visiblement contenté l’attente de nos lecteurs. Le  50e numéro de nos Cahiers se situe dans cette ligne, puisqu’il rend hommage à deux figures marquantes récemment disparues : « Yves Cosson , Michel Luneau », tel est le titre de notre volume. La couverture conçue par l’ingénieux Pierre Perron fait revivre le prénom et le patronyme de l’un et de l’autre sur deux parties équitablement réparties, ce double titre émerge de l’écriture si repérable et si belle à lire de l’un et de l’autre. Cette écriture qui les mobilisa tant et dans laquelle ils avaient une confiance sans limite. «  A l’Ami », ainsi débute le texte de Philippe Joëssel, notre confrère résume avec ces trois mots  le sentiment général. Yves le fut de longue date pour Jean de Malestroit qui inaugure pour cette raison la série d’hommages qui lui sont réservés dans ce volume. Les usages de nos Cahiers n’ont pas suffi à les contenir. Bien volontiers nos colonnes se sont  enrichies de la présence de signatures extérieures : celle de Michel Valmer, qui rappelle que nous avons perdu l’un des rares poètes qui a su magnifié la Cité des Ducs dans ses œuvres, et place a été, volontiers mais exceptionnellement, faite aux poètes nantais portés spontanément à honorer la disparition de leur aîné. La lecture de toutes ces contributions fournit un portrait riche et chaleureux, de cet homme « humain et humaniste », selon la formule de notre Chancelier, dont le » cœur était si aimant », comme le remarque l’un d’entre nous.  Nul doute que cet ouvrage est appelé à  servir de base solide à ceux qui se chargeront d’écrire une biographie plus complète du poète.  Voudrait-on une preuve que notre confrère est toujours vivant pour nous, il suffit de relever le nombre de citations que chacun s’est appliqué à rappeler. Brefs échos de conversation captés par Jean-Louis Liters, qui avait trouvé chez son interlocuteur l’un des meilleurs connaisseurs de nos lettres locales. Interpellations mémorables pour certains : « Bonjour l’ami Daguin ! » mais « Tiens salut l’Oulipo ! » pour Henri Copin. Un ancien étudiant l’entend encore, tonitruante dans un amphi glacial, « C’est un poème d’ivresse » ! commençait-il, non sans motif,  le commentaire de Nuit rhénane de Guillaume Apollinaire ; cette voix était parfois goguenarde, quand elle s’adressait par exemple à un auditoire de conférences conquis d’avance, elle était en tout cas toujours engageante, puis complice pour un cercle de familiers. « Bonjour les Amis », lançait-il en entrant dans une galerie le lendemain d’un vernissage qu’il évitait. Celui qui avait commenté savamment les Conversations dans le Loir-et-Cher, connaissait l’art de converser.  Oui, c’est sa voix qui résonne encore dans nos mémoires, celle de ce gramophone enroué  qu’il avait avec humour adopté pour emblème. «  Causons avec Cosson », c’est toujours possible, comme nous y invite Gaston Bouatchidzé, sensible à la tonalité des mots qu’il nous a laissés.  Ceux de  ses poèmes, il va sans dire, ou ceux de ses lettres « cordiales à l’écriture ondoyante, coulant de source et exhalant l’oxygène ». Grâce à l’album de famille de Noëlle Ménard, qui évoque la passion  surréaliste de son oncle pour les collections de « petits riens », nous garderons les précieuses photos de cette silhouette qui hantera désormais les lieux dont il était familier et qu’il sut si bien camper. Les plans d’eaux du jardin des plantes, avec leurs canards, la Foire de septembre sur les Cours, le quartier de la place du Bon Pasteur, la Salle Jules Vallès, la Salle de patronage du Temple protestant, la propriété du Tertre, le Musée des Beaux-Arts, où Paul Louis Rossi l’eut pour guide avec le peintre André Lenormand. Le hall d’entrée de ce palais retentira encore de ses interventions de secrétaire général de l’Académie, lorsque s’y tenait la cérémonie de remise des prix. Il est heureux que ce soit la Palette Saint-Luc qui ait pris la succession de la Librairie Lanoë, où il avait coutume de signer ses livres. Car pour lui en effet  « Peinture est Poésie », lui qui adulait les modernes, il ne pouvait que reprendre la formule d’Horace « ut pictura poseis », dans un art poétique qu’il ait aisé de retracer en lisant plusieurs articles signés de ses amis poètes. « Professeur de son état, et poète en son royaume », comme le définit Alain-Pierre Daguin. Critique d’art, académicien, Yves Cosson a tissé, comme au temps d’Apollinaire et de Max Jacob, des liens qui ont longtemps assuré un certain âge d’or à la  vie culturelle nantaise. Comme le rappelle Ghislaine Lejard, c’est grâce à Thomas Narcejac qu’Yves Cosson rencontra René Guy Cadou à Louisfert, notre consoeur relève d’ailleurs que son amitié et  sa collaboration avec des artistes datent  de ses années de captivité. Alain Thomas, Louis Ferrand, Jean Fréour, Michel Seuphor en l’honneur duquel l’universitaire organisa un colloque, ainsi que le rappelle avec bonheur  Michel Germain, Jorj Morin, Paul Dauce, mais aussi Geneviève Couteau, Francine Ollivry furent ses proches, d’autres aussi dont vous retrouverez avec plaisir les noms dans ces cahiers. Michel Luneau fut  introduit par Yves Cosson dans notre académie le 16 décembre 1997, qui tenait séance exceptionnellement dans la salle du conseil municipal de l’Hôtel de ville, dont la blancheur était à l’unisson de la neige tombée ce jour-là. Yves souffrant n’avait pu se déplacer, remplacé par Jacques Santrot qui présenta son texte. Les discours de nos deux confrères furent éclatants comme en témoignent encore les pages 169 à 175, palpitantes encore, du 34e Cahier paru en 1998. Michel Luneau est bien l’homme aux sept métiers, qu’évoque Jean Amyot d’Inville qui souligne l’exceptionnel don d’adaptation dont sut faire preuve Michel au cours de sa vie. Publicitaire, écrivain, critique,  homme de cinéma et de théâtre, galeriste, et j’en oublie, Michel Luneau trouvait le temps de cultiver ses amis, ce  dont témoigne avec ferveur Henri de Grandmaison qui nous livre ses souvenirs de régiment où il fit sa connaissance, et qui fut le témoin de ses dons de comédien, et de mystificateur. Ajoutons que notre confrère girondin n’a garde d’oublier le rôle salvateur que joua Sophia dans cette existence pleine de risques qui stimulaient pourtant Michel. Notre secrétaire général a eu le privilège d’assister à la fondation du TLR , traduisez, du Territoire Libre de La Rairie, journée pleine de cocasseries qu’elle nous fait revivre dans son heureux déroulement, documents, en couleurs,  à l’appui. La Rairie, peuplée d’arbres et d’oiseaux, auxquels le poète a dit un bouleversant adieu dans son trentième et dernier livre. Inspirée par la Rairie et l’Adieu aux arbres et aux oiseaux, Malika Pondevie nous convainc que l’écrivain a rejoint ces grands artistes, poètes, musiciens, voire scientifiques, qui cultivent la fusion de l’homme avec la nature. Antoine George connaît bien les livres de Michel Luneau et regrette un peu de ne pas avoir pu faire plus ample connaissance avec leur auteur. Comme Paul Louis Rossi qui n’a rencontré qu’en 2002 le maître de la Rairie, alors que ses amis peintres auraient pu l’introduire beaucoup plus tôt. Dans leur hommage rendu à Yves ou à Michel, les auteurs ne sont pas avares d’anecdotes ni de ces petits détails dont le rappel est destiné à rendre, s’il en était besoin, si attachantes leurs deux figures disparues. Mais d’autres raisons peuvent conduire à lire ce 50e Cahier ; en effet depuis quelques années, la rubrique « propos littéraires » offre une totale liberté à ceux d’entre nous qui veulent cultiver leur singularité par rapport au thème retenu. Ainsi Yves Horeau, toujours à l’aise dans le récit , nous transporte dans le monde d’un dragon  d’où le titre de Dragonnade, donné à sa nouvelle. Sorti de la Légende dorée, le monstre caché dans un sarcophage se tient tranquille au prix de plusieurs exorcismes pratiqués périodiquement, mais il reprend vie pour prêter main forte aux zouaves pontificaux commandés par Alain de Charrette lors du siège de Rome par les troupes de Garibaldi. Jamais essoufflé, il sert désormais  de chaudière au chauffage du presbytère voisin. Epatant et drôle. Paul Morin a parcouru une nouvelle fois les marais salant de Guérande pour y consigner une suite d’impressions sur la boue qui fait l’objet d’un long poème prose. Les Américains entrèrent en guerre en 1917, Yves-Henri Nouailhat le sait mieux que personne, mais ses recherches lui ont permis de noter qu’il y eut des volontaires venus des Etats-Unis dès le début du conflit. Ils furent en effet très présents parmi les ambulanciers et les aviateurs. Il était bon de le rappeler à la faveur du centenaire de la Première guerre mondiale. La vie de notre académie est beaucoup plus riche que l’on pense, il suffit pour s’en convaincre de lire les pages qui lui sont consacrées. Vous pourrez ainsi revivre ou découvrir ce que furent nos activités. L’une d’elle est bien douloureuse, il s’agit du 23 mars dernier. Ce jour-là, à l’initiative de notre Chancelier, Michel Chaillou remettait deux de ses manuscrits à la Ville de Nantes, celui de La Croyance des voleurs et de La fuite en Egypte. Il vient de nous quitter, les images prises par Xavier Ménard, où on le voit aux côtés du Premier minsitre et du Maire de Nantes n’en sont que plus émouvantes. Vous trouverez également de larges échos des cérémonies de remise des prix , de  la Dictée Jules Verne, ou de la réception de nouveaux membres : celle de Jean-Pierre Berthomé et de Florence Ladmirault, dont les noms résument la longue tradition de la vie artistique nantaise, et voici un an nous recevions parmi nous, Amin Maalouf, vendéen d’adoption, qui dans un texte plein de spontanéité et de modestie, nous confie pourquoi sur nos rivages il sait se  contenter du « voisinage de l’Atlantique » sillonné par ses ancêtres phéniciens.

Christian ROBIN, vice-chancelier.